Summary:
Depuis la parution d’ouvrages tels que Decolonizing Methodologies (Smith 1999) et Decolonising the mind (Wa Thiong’o 1998), la nécessité de « décoloniser le savoir » s’est diffusée dans le monde académique. Elle s’inscrit dans la lignée des réflexions sur la place de la voix des subalternes dans la recherche (Spivak 1995) et de celles du caractère situé des épistémologies (Harding 1992). Les approches décoloniales postulent que la production du savoir scientifique est une pratique sociale. Ce postulat entraîne nécessairement une réflexion sur le rôle, la nature et l’organisation des institutions qui l’encadrent, puisque s’y manifestent les rapports de pouvoir qui traversent nos sociétés et distribuent de manière inégale des privilèges. C’est par exemple ce que montrent l’ouvrage de Pritchard et Edwards (2023) sur le harcèlement dans les milieux académique, et les mouvements « Why is my curriculum white ? » et « Why isn’t my professor black ? » en Grande-Bretagne. En considérant le savoir comme une production à partir de et porté par des « corps situés », les approches décoloniales questionnent les mécanismes au cœur des inégalités dans nos sociétés, qu’elles soient basées sur la racialisation, les structures patriarcales, l’hétéronormativité, le validisme, la classe sociale, s’inscrivant dans les héritages épistémologiques, politiques et économiques des colonisations. La Suisse n’est pas épargnée par la nécessité de reconsidérer de manière critique la production du savoir. Comme l’ont montré des travaux pionniers (David et al. 2005 ; Purtschert et al. 2013), le pays – mais aussi la recherche qui s’y déroule – s’est longtemps construite sur l’idée d’exceptionnalisme helvétique en dehors de l’expérience coloniale. Ce mythe de « l’innocence » (Dos Santos Pinto et al. 2022) est mis à mal par les analyses actuelles sur le rôle historique de la Suisse dans la production scientifique raciale (Cretton 2022), sur la dimension postmigratoire de sa société (Espahangizi et al. 2016) et sur les discriminations intersectionnelles et structurelles qui s’y manifestent (Khazaei 2022). En ce qui concerne le travail social, ses savoirs et ses pratiques, les critiques décoloniales qui lui sont adressées ont émergé à partir de deux champs en particulier : celui de l’autochtonie, avec des critiques émanant de professionnel-le-x-s du social autochtones au Canada (Hill et al. 2013), aux Etats-Unis (Weaver 1999) ou encore au Chili (Huenchucoy Millao 2022) ; et celui du handicap (Eyraud et al. 2023 ; Mogendorff 2023). Ces critiques peinent encore à atteindre la recherche et la pratique du travail social en Suisse, et ce alors même que la justice sociale est au centre des préoccupations de la profession. 1 Les conditions structurelles des hautes écoles spécialisées, se distinguant des hautes écoles universitaires, expliquent en partie cet état de fait : créées initialement comme une formation universitaire orientée vers la pratique, leurs programmes d’enseignement et de recherche se sont rapprochés de ceux des universités traditionnelles (Repetti 2022). Or, les financements de recherche y restent moins importants, et les étudiant.e.x.s y cumulent plus de désavantages socio-économiques (ibid.). Ces réalités y rendent plus prégnante la culture de la concurrence qui caractérise le « financement par projet » imposé par la nouvelle gestion publique (Franceschi et al. 2023). Le cycle de conférences des Midis de la recherche propose de thématiser la signification, l’intérêt et les limites des approches décoloniales pour la recherche en travail social, au-delà d’une adhésion de principe superficielle (en effet, qui choisirait de se dire « colonial » ?). Les questions qui sous-tendent les réflexions sont les suivantes : • Comment caractériser la rupture épistémologique représentée par les approches décoloniales ? • Que disent ces dernières de la place du savoir et de l’expertise scientifiques dans notre société ? • Les approches décoloniales impliquent-elles de ne pouvoir faire de la recherche que sur les thématiques liées au(x) groupe(s) auxquels nous appartenons en tant que chercheur·euse·x ? • Comment s’impliquer en tant que chercheur·euse·x·s concerné·e·x·s en évitant la « diversité de façade » ? Pour ce faire, le programme consiste en quatre conférences reprenant ces questionnements au travers les étapes cruciales de la recherche : la conception d’une recherche ; les choix épistémologiques et théoriques ; les approches méthodologiques ; l’analyse et la production d’un discours scientifique ; la diffusion et la restitution. Il a aussi le souci de présenter une palette de positionnements critiques se retrouvant dans les études décoloniales, notamment les critical disability studies ; le féminisme et les approches queer ; les études critiques de la racialisation … Le cycle de conférence sera clôturé par une table ronde intitulée Décoloniser les savoirs du travail social ? Enjeux, opportunités et limites, qui donnera l’occasion de faire une synthèse des divers apports en croisant leurs perspectives pour tenter de dessiner des possibles pour renouveler la recherche en travail social à partir des réflexions décoloniales.